Qu’est-ce qui cloche ?

« Something is rotten in the state of Denmark » (Hamlet)

Qu’est-ce qui cloche dans le fonctionnement de la direction d’école ? Je choisis de tenter une réponse à partir d’un mot, sollicitation. Lorsque quelqu’un vous sollicite, c’est qu’il a besoin de quelque chose que vous pouvez lui donner : la réponse à une question, un service à rendre, une information à transmettre. Dans la définition du mot il est question d’une demande pressante, la personne qui vous sollicite attire votre attention sur l’importance de sa demande, elle a besoin d’une réponse. Celui qui est destinataire de la sollicitation sait bien pourquoi on le lui demande : c’est son rôle, il est là pour ça, il faut bien que quelqu’un le fasse.

Depuis 9 mois j’exerce des fonctions d’administrateur d’école. Celle de directeur est diluée parmi d’autres, que j’ai classées en 3 catégories : secrétaire, portier et factotum. Depuis que j’ai commencé la rédaction de cet article j’ai en tête la fonction de portier, qui m’occupe de manière significative pour une école de 16 classes accueillant environ 380 élèves. De quelle nature sont les sollicitations auxquelles j’ai eu à faire à la porte ? Quelques exemples pour commencer.
– Je vous prie de m’excuser, beaucoup de circulation ce matin, je suis très en retard pour mon boulot.
– Ce matin j’ai complètement oublié de donner la sucette / le doudou / le goûter / le sac de piscine / le cartable (!) / les lunettes à mon enfant;
– Je viens récupérer / déposer mon enfant pour soins – les soins sont réguliers, le planning affiché à ma porte relève 24 occurrences hebdomadaires ;
– Je viens récupérer / déposer mon enfant pour soins, j’ai mis un mot à la maîtresse dans le cahier de liaison ; (parfois je dois aller chercher l’enfant, la maîtresse est concentrée sur son action pédagogique)
– Je vous ramène mon enfant pour qu’il puisse rester ce soir à l’Alae.
– Je viens amener / récupérer le linge de la maternelle
– Je viens amener / récupérer le courrier pour la mairie
– Je viens livrer un colis, des prospectus, des flyers, des dérives de surf (!)
– Je viens pour le contrôle les ascenseurs, des portails, pour faire des travaux ;
– Je viens assister à telle réunion, pour un rendez-vous avec une enseignante.
– Pour finir, l’anecdote la plus touchante. Une dame se présente, elle a perdu sa montre le vendredi soir précédent au gymnase, qui accueille une association sportive de la ville. Elle est très embêtée car elle tient ce bijou de son père aujourd’hui disparu. La montre a été retrouvée, elle est sur le bureau de l’Alae. La dame est soulagée et heureuse, elle se confond en remerciements et s’excuse pour le dérangement.

Quel dérangement ? A chaque sonnerie, bouton vert pour déclencher l’interphone. « Bonjour, pouvez vous vous présenter ? Je vous ouvre. » Bouton orange pour déclencher l’ouverture du portail. Impulsion sur les deux jambes, lever leste et preste. Si je ne vais pas assez vite il arrive que la personne tire sur la porte d’entrée, quand elle ne frappe pas à la vitre. Bonjour à l’enfant, sourire sincère, c’est une arrivée à l’école. Bonjour à l’adulte, vite se composer un masque de circonstance : amabilité, léger reproche, désapprobation. Quelle devait être ma tête, cette semaine, lorsque j’ai accueilli avec un quart d’heure de retard une maman et ses deux enfants arrivant pour leur premier jour d’école. Mon intention était froide et polie.
Points positifs ? Je lutte contre la sédentarité, je contribue au climat scolaire en offrant à chaque enfant, à chaque interlocuteur un accueil digne du service public d’éducation. J’évite aux enseignantes d’avoir à gérer ces aller-venues.
Points négatifs ? Je laisse le lecteur se faire son petit film.

Qu’est-ce qui cloche ? Pour chaque individu ayant besoin d’entrer sortir, la sollicitation est unique. On me remercie souvent, on s’excuse du dérangement. « Je n’en ai pas pour longtemps. » Il arrive que je me fasse réprimander, qu’une certaines impatience perce dans les propos de mon interlocuteur. « J’ai failli attendre ; cela fait un quart d’heure que je sonne ; j’ai un travail. » Pour le directeur du vendredi, c’est peut être la cinquantième fois de la semaine que se reproduit l’exercice. La cinquantième fois qu’il est interrompu dans son travail, dans son élan, dans le fil de ses pensées : « où en étais-je ? »

Sur le site du CNRTL, l’entrée en psychologie du mot sollicitation est ainsi documentée : « Le problème psychologique de la sollicitation (…) est celui de la tension nerveuse suscitée par la multiplicité des exigences (sociales, professionnelles, familiales, etc.), qui peuvent solliciter en même temps la conscience d’un individu (Julia1984). » Je peux passer une heure sans ouvrir la porte, tout comme être interrompu plusieurs fois en un quart d’heure. Difficile alors de garder de la suite dans les idées quand on rédige un mail ou lorsqu’on est en entretien avec une famille.

D’autant plus que la fonction de portier n’est pas la seule qui génère des sollicitations. Allez, une autre liste à la Prévert – plutôt à la Perec, dont j’ai compris qu’il cherchait la poésie dans les choses du quotidien, notamment dans sa « Tentative de description de Choses vues au Carrefour Mabillon le 19 mai 1978 » dont je conseille l’audition. Je n’invente rien, la réalité est suffisamment riche pour qu’il soit besoin d’inventer des histoires.
– je suis malade la maîtresse elle demande si tu peux appeler ;
– il est puni parce qu’il empêche les autres de travailler ;
– on s’est disputé à la récréation et on doit vous dire ce qui s’est passé ;
– est-ce que tu peux me signer tel papier ?
– je m’en vais parce que je ne me sens pas bien du tout / parce que je finis plus tôt aujourd’hui / parce que je vais chez le kiné ;
– juste pour te dire que la maman de D. viendra le chercher à 11h, tu pourras lui ouvrir ? (voir paragraphe précédent) ;
– J. est pas mal absent en ce moment, pourrais-tu rappeler l’assiduité scolaire à la famille ?
– On n’a toujours pas de nouvelle pour le remplacement de demain ?
– As-tu pensé à envoyer le mail à la famille de T. ?
– Est-ce que R. est à l’école aujourd’hui ? Cela fait deux semaines qu’il n’est pas revenu ;
– je t’emprunte le téléphone ;
– est-ce que vous savez si mon enfant est à l’école, je n’ai pas de nouvelle par sa mère ;
– j’ai besoin d’un certificat de scolarité / de radiation / d’une attestation de grève pour mon enfant ;
Une liste longue comme un jour sans fin.

Qu’est-ce qui cloche dans notre grande institution ? Si je cherche bien la fonction de portier doit être cadrée règlementairement. Si nous étions nombreux à interpeller notre ministère nous aurions peut être droit à un vademecum « accueil des familles au quotidien » avec un chapitre « de l’usage du pas de porte pour faire vivre la communauté scolaire. » Peut-être même notre école pourrait-elle devenir pilote pour le lancement du « plan particulier de gestion des accès aux établissements du premier degré. »
Est-ce que je suis le seul directeur (cadre A de la fonction publique) que ça gêne de faire portier à longueur de journée, en plus de tout le reste ? Est-ce que je suis le seul à ne plus savoir comment gérer / prioriser / traiter l’ensemble des sollicitations qui me sont adressées dans un flux intarissable ? La présence de près de quatre cents élèves, trente éducateurs sous ma responsabilité fonctionnelle génère forcément un trafic incessant. Est-ce que je vais finir par m’y habituer, à m’y résigner ? Il n’y a pas de sot métier après tout.
Est-ce que je vais enfin réussir à savoir comment m’y prendre ? construire des protocoles, gérer mon mur de notes, éditer des règles ? Voilà qui relève de défis que notre société néo-libérale adore. L’homme nouveau est celui qui prend son destin en main et aime relever des défis. L’idée de m’adresser à un coach (à mes frais) m’a traversé l’esprit, j’ai contacté quelqu’un de ma famille qui travaille dans ce domaine.

Est-ce que je vais réussir à ma départir de cette « tension nerveuse suscitée par la multiplicité des exigences ? » liée à celle des sollicitations ? Cette tension m’affecte, j’ai peur d’oublier des choses (je note absolument tout), je perds souvent le fil, ne sais plus ou donner de la tête. Une des premières réflexions que je me suis faite en début d’année scolaire, c’est que le travail qui m’incombe représente trop pour une seule personne. J’ai beau travailler beaucoup, m’organiser de mieux en mieux, je reste confronté au quotidien à ce que je qualifie de surgissement du réel. Et je n’ai pas aborder la question des mails et des notifications de messagerie instantanée.

Avant de terminer, un petit détour vers la culpabilité, ce sentiment qui ronge notre société judéo-chrétienne depuis des millénaires. Je n’en veux à personne, n’éprouve aucun ressentiment. Je comprends le parent retardé-parce-qu’avec-la-pluie-il-y-a-beaucoup-de-circulation. Je sais que telle collègue a besoin que j’envoie ce mail, c’est mon rôle de recevoir un enfant turbulent pour permettre à son enseignante de souffler. Alors pourquoi ça cloche ? C’est du à plusieurs facteurs : un effet d’échelle (trop de classes dans l’école), un problème systémique (une seule personne pour trop de casquettes), un problème de point de vue (c’est la première fois de l’année que je suis en retard), un usage culturel qui veut que l’école étant un service public il est normal qu’elle soit accessible tout le temps.

Pour finir, je reviens à cette citation de Hamlet : « il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. » Je n’ai jamais vu ni lu cette pièce. Je connaissais la citation, elle m’a semblé adaptée à cet article. Peut-être parce qu’il y a un gros problème sous-jacent aux missions que l’éducation nationale donne à ses directeurs d’école ? C’est ce que cet article tente de mettre à jour.