Perdre pied. Comme l’enfant qui perd ses appuis terrestres habituels lorsqu’il se retrouve sur un vélo, dans une piscine où il ne touche pas le fond. En EPS, le changement d’appuis est un des leviers importants de l’apprentissage des jeunes enfants. Perte de repères, recherche de nouveaux équilibres. J’ai choisi cette image pour dire autour de moi ce que j’ai ressenti lors des premiers jours d’école. C’est par là que je commence mon récit. Un filtre pour tenter de chercher à mieux appréhender l’insaisissable réel, tourbillon d’actes, d’interactions sociales et de pensées fugitives.
Pour qualifier la somme de travail qui se présente à moi chaque jour, deux adjectifs me viennent à l’esprit. Je relève leur définition sur le site du Robert. Dantesque : qui a le caractère sombre et sublime de l’œuvre de Dante.
Titanesque : grandiose et difficile.
Si je choisis deux adjectifs qui relèvent de la mythologie, c’est pour dire à quel point ma tâche de directeur au quotidien m’est apparue dense et d’une grande intensité au cours de cette première semaine. J’ai dû y consacrer une grande énergie tout au long de journées de 10h à 12h de travail.
Comment décrire mon activité ? Par quoi commencer ? Je suis tout le temps en train de faire quelque chose, et même plusieurs choses à la fois. En fonction des urgences, je me fixe régulièrement des tâches prioritaires, mais souvent j’ai du mal à suivre ma feuille de route. Je commence un mail, répond au téléphone, ouvre la porte de l’école, rencontre une enseignante qui me confie un document, reviens à l’ordinateur et traite un autre mail, classe le papier qui vient de m’être confié, puis souffle un bon coup. Alors je reprends la tâche initiale : terminer le premier mail.
L’apprenti cycliste pédale, lâche les pédales, met un pied à terre, mouline, tombe, retombe. Je suis bousculé, décontenancé, notamment parce que je réalise ces tâches pour la première fois. Aussi je ne ressens ni affolement ni découragement. Je suis à la recherche d’un nouveau rythme. Demander à la personne qui entre d’attendre quelques instants le temps que je termine ma phrase. Tout écrire pour ne rien oublier, même si je peine encore à revenir sur mes notes. « Je vous en ai parlé ce matin au téléphone » ; « je t’ai envoyé un mail hier » ; « ça, c’est vraiment urgent ». Je temporise, reconnais mes erreurs, me déclare en apprentissage. Et je travaille d’arrache-pied. J’apprends vite. Je ne culpabilise pas d’avoir raté une info ou tardé à envoyer un mail ; je fais de mon mieux. Je m’organise – un peu – et dégage du temps en dehors des heures de bureau – beaucoup. Depuis la rentrée, c’est la seule recette réellement efficace : me donner du temps, accepter de consacrer beaucoup de temps au travail de direction d’école. Je ne suis pas dans le temps du constat ni celui de la contestation. Mais cela fait beaucoup de travail pour une seule personne.
J’ai déjà vécu cette intensité, mais plus sporadiquement. D’autres la vivent au quotidien depuis des années. Rien de nouveau sous le soleil, je rejoins la cohorte des travailleurs qui triment pour être à la hauteur des missions qui leurs sont confiées. Mais le fait de capter par écrit ce quotidien tourbillonnant lui donne de la consistance. C’est dans cette réalité là que je suis inscrit.
Lundi matin 7h15, j’enfourcherai mon vélo ; il sera temps de retourner à l’école. D’ici là, rugby.